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27 mai 2014 2 27 /05 /mai /2014 09:21
Megan Abbott et Sara GranMegan Abbott et Sara Gran

Megan Abbott et Sara Gran

Interview de Sara Gran et Megan Abott  au sujet de leur livre Claire Dewitt & La Cité de la mort [Claire Dewitt & the city of the dead] (roman policier) et La Fin de l’innocence [THE END OF EVERYTHING] (roman criminel gothique de banlieue) parus tous deux en 2011.

[http://www.meganabbott.com/megan.html#interviews]

Sara : La Fin de l’innocence est plutôt réaliste, il peint une image presque douloureusement précise d'une jeune fille qui est, comme vous le dites, « à la fin de tout » : la fin de l'enfance, la fin de l'ignorance sexuelle (ou de la prétendue ignorance sexuelle),  la fin des promesses d’amitiés éternelles, la fin de cette brume d’ignorance et d’innocence qu’est l’enfance. Il ne se lit pas comme un roman policier – je dirais qu’il s’agit d’avantage d’un roman à énigmes, même si je pense que vous n’approuverez pas ce qualificatif -  mais la jeune narratrice agit, à sa manière, comme un détective : elle essaie de résoudre le mystère de ce qui est arrivé à sa meilleure amie, à la fois littéralement et psychologiquement. Elle cherche à retrouver son amie mais aussi à comprendre les voies tortueuses de la sexualité, de l'âge adulte et du désir. Dans mon livre, l'intrigue policière est très exagéré et pas du tout réaliste, et les filles elles-mêmes se sont très différentes. Les miennes sont des dures, des filles urbaines profondément troublées, les vôtres sont des filles de banlieue ordinaire, mais qui chutent à travers leur fissures (ou peut-être les recherchent). Pourtant, nos deux livres parlent d'une jeune fille qui a disparu, et de sa meilleure amie qui la recherche. Comment avons-nous foutus ? Je veux dire dans le bon sens, bien sûr !

Megan : Je me souviens quand nous avons tous deux réalisé cela ! Il est frappant de constater à quel point nos intrigues sont étroitement liées : dans les deux cas des filles détectives et dans les deux cas elles enquêtent sur un enlèvement qui n’en est pas vraiment un. Et l’adolescence – l’amitié adolescente - y joue un rôle prépondérant soit dans l’intrigue proprement dite, soit à travers des flashbacks. Je pense que nos livres sont semblables en ce qu’ils traitent de la perte de l’innocence. Ils sont tous deux des sortes de voyages initiatiques. Le ton et la matière de l’intrigue sont différents mais je sens qu’ils sont profondément liés à un autre niveau. Mon personnage, Lizzie, trébuche sur un mystère et tente de se relever, mais votre livre, à bien des égards, traite de l'idée de mystère lui-même. Vous l’appréhendez de façon ludique, dans le style pomo à certains moments, mais ce qui le sépare d'une sorte d’implosion de base est que l'idée de «mystère» est une diversion qui nous protège des plus grands, plus profonds et des plus insondables mystère. C'est un livre amoureux du mystère, un livre qui, lui-même, commence à se sentir comme cet objet mystique, avec des codes enfouis dans les énigmes. Vos livres reprennent toujours et détournent les conventions, mais Claire semble faire encore plus – Il semble construire quelque chose d'entièrement nouveau à partir d'épave de bijoux, de livres perdus depuis longtemps et d'autres trésors.

Sara : Je vous remercie ! La Fin de l’innocence est stylistiquement un peu une passerelle vers d’autres livres : c'est un livre contemporain, plutôt qu'un livre d’historique – un livre tout à fait fictif (beaucoup de vos travaux précédents ont été fondés sur de vraies histoires criminelles). Il a une qualité propre - oh, je ne sais pas trop comment le dire, mais quelque chose de personnel et profondément enracinée là. Peut-être que ce que je veux dire, c'est que vos livres précédents ont traité plus de l'histoire, du cinéma, du vrai crime, et de votre vaste connaissance de toutes les choses noires, mais La Fin de l’innocence  semblent être construit uniquement à partir de votre propre expérience et vos propres profondeurs. J'aime tous vos livres depuis quelques temps, mais il y a quelque chose dans La Fin de l’innocence à la fois si sombre et vraiment et réel qui est rare dans la fiction, quelque chose que vous ne pouvez pas nommer parce que si l'on pourrait le nommer, nous n'aurions plus besoin de livres.

J'ai donc deux questions à vous poser : la première, qu’est-ce qui si intéressant au sujet des ​​filles détectives / filles disparues ? Et la seconde, je suis curieuse de connaître les différences entre La Fin de l’innocence et vos autres romans - si la décision d'aller sur cette voie était une décision réfléchie, tout simplement une progression naturelle ou s’il s’agit d’un livre qui avait été en vous dès le début, ou aucune de ces réponses ?

Megan : Je pense que pour moi le voyeurisme est la fascination clé. Peut-être que tous les écrivains sont des voyeurs. Je suis sûr que je le suis. Je n'ai pas l’œil pendu au judas, pas littéralement au moins, mais je pense que je le fais souvent, par l'esprit. De la même façon, les jeunes filles sont très curieuses et cela prend souvent des formes différentes que chez les jeunes garçons, ou du moins c’était le cas quand j'étais jeune. Les garçons sont peut-être plus encouragés à être des chercheurs et des explorateurs, mais les filles sentent souvent - au moins jusqu'à ce que nous soyons tous devenus responsables ! – qu’elles doivent avoir un œil sur les choses sombres, et pas seulement devant droit devant elles. Qu’elles doivent souvent agir comme un détective : cacher leur véritable but, leur véritable rôle. Rien de vraiment super-sexué, je suis seulement fasciné par la curiosité envahissante, l'intensité et l'hystérie de l'adolescence.

Quant à la différence de ce livre, pour moi, c'est surtout une différence de temps. La Fin l’innocence se déroule dans les années 1980, quand j'étais une adolescente. Mes livres précédents se sont tous déroulés dans le milieu du siècle, un monde que je ne connaissais pas et que j’ai dû, en grande partie, reconstruire moi-même. Mais pourquoi est-il écrit-il maintenant ? C'est un livre que j'ai commencé à écrire à la fin des années 1990, mais je ne savais pas vraiment comment écrire un roman (et peut-être ne le saurais-je jamais !), aussi y revenir maintenant me fait me sentir un peu comme si je rentrais à la maison, mais comme si je rentrais à la maison plus sage et si je voulais guérir de vieilles blessures. C'était, dans le meilleur des cas, un peu risqué.

Sara : Je ne savais pas que vous aviez commencé le livre il y a si longtemps et que vous l’aviez mis de côté. Jusqu’où étiez vous allée la première fois ? Y avait-il une raison particulière pour que vous soyez incapable de le terminer alors, et que vous l’ayez fait maintenant ? Je sais ce que vous voulez dire quand vous dites ne pas savoir comment écrire un roman. Bien sûr, finir un livre exige son propre ensemble de compétences, mais en général les romans tôt avortés finissent oublié dans un vieil ordinateur que plus personne ne peut utiliser. Pourquoi êtes-vous revenu à celui-ci (et je suis heureuse que vous l’ayez fait !)?

Megan : Gee, c'est une excellente question. Mais je ne sais pas vraiment. J'ai eu envie d’essayer d’écrire quelque chose de plus contemporain et de différent. Alors j'ai commencé à jouer avec cette idée. Et après avoir vieilli de bonnes douzaine d'années et avec beaucoup plus d'expériences de la vie, j’ai eu une idée de la où l'histoire pourrait me  conduire, et comment elle pourrait m’y conduire. (Cela sonne comme si j'avais un plan, mais je n'ai jamais vraiment eu de plan.)

Sara : Juste une dernière question, puis je vous laisse, mais je suis vraiment curieuse parce que nous ne nous sommes jamais parlé avant. Donc, c'était la fin de votre premier livre ? Ou y avait-il d'autres demi-démarrages (j’en ai eu beaucoup, et encore aujourd’hui j’en ai tout le temps) ? Si oui, quels étaient-ils ?

Megan : Ça alors, probablement pas. Et ce livre-ci était seulement fini au tiers. Juste avant cela, j'avais écris des scénarios – d’impies mélanges de mauvaises imitations de Raymond Carver et de Reservoir Dogs (c'était au début des années 1990). L'inspiration peut être une drôle de chose.

A votre tour ? Qu’est-ce qui a déclenché Claire de Witt ?

Sara : La source d'inspiration pour tous mes livres réside dans la collision de deux mondes : dans ce cas mon amour des émissions policières et des romans de poche d’une part et ma longue fascination pour la divination, et la magie - la vraie comme la fausse.

J'ai grandi en séchant l’école et en restant à la maison pour regarder Columbo, Magnum, PI, The Rockford Files, Drôles de dames, Quincy et autres série policières ou criminelle. La nuit, toujours insomniaque, je restais et regardais Naked City. Tout le monde pense toujours que Columbo est sistupide, mais vous savez, il ne l’est pas. Ce commissaire n'a jamais cru en Quincy Quincy mais avait toujours raison (il n’y a jamais eu de mort accidentelle, jamais!) Et il y a quelque chose de profond et d’universel dans cette expérience - connaître la vérité sans jamais être cru -  le complexe de Cassandre. Et je pense que le roman policier est devenu une partie de notre mythologie. Eh bien, on dit que l’on écrit ce qu’on veut lire, et il n'y a vraiment rien que je préfère lire plus que les aventures d'un détective pot-fumeurs de mauvaise réputation, un homme roublard et dans les arts divinatoire et la lecture des signes.

J’avais aussi beaucoup envie d’écrire un livre dont l’action se déroulerait à la Nouvelle-Orléans (J'ai vécu à la Nouvelle Orléans 2004-2007), mais sans les habituels clichés - Music ! Food! Art ! Je voulais écrire quelque chose à propos de la Nouvelle-Orléans à ma manière, qui reflète ma propre expérience.

Megan : Permettez-moi d'intervenir pour dire que l'une des choses les plus surprenantes et les plus belles sur Claire est le paysage urbain de la Nouvelle-Orléans que vous dépeignez. Il semble tout à fait à la fois fantastique et puissamment authentique en même temps. Une sorte d'expressionnisme radical.


Sara : Merci, Megan ! En parlant de lieux, je suis curieux de savoir à quel point La Fin de l’innocence est autobiographique - pas les grandes lignes, je le sais, mais les petits détails sur la ville, sur le monde où les personnages vivent. En quoi cela rappelle-t-il votre propre enfance ?

Megan : C'est vraiment l’univers de ma ville natale (la banlieue Michigan) à cette époque. C’est comme si le monde entier s’était retrouvé dans la cour arrière de ma maison : les gicleurs, Ernie Harwell à la radio, les moustiques et les journées passées à regarder à travers les écrans de fenêtres et de portes. Toute cette sérénité est comme une sorte de manteau. Pas un manteau couvrant une sorte de perversité, comme dans les clichés sur les banlieues à la télévision et dans les films. Ce manteau voile toutes sortes de chagrins et de romances, de tragédies et de magies. C'est pourquoi ce que vous dites à propos de Brooklyn me parle beaucoup. Les lieux, comme les gens, sont toujours plus étranges qu'ils n'y paraissent, frappés du sceau du mystère, n'est-ce pas ?

Je devine que de manières très différentes nous montrons comment les lieux – les espaces - absorbent et émettent toutes sortes d'émotions et d'énergies. Est-ce une des raisons pour lesquelles les villes sont au cœur de ces nouvelles séries ? Que va devenir Claire la prochaine saison et comment en avez-vous décidé ?


Sara : « Et toute cette sérénité sert comme une sorte de manteau. Pas un manteau couvrant une sorte de perversité, comme dans le genre de méchante blague sur les banlieues à la télévision et dans les films. Ce manteau couvre toutes sortes de chagrins et de romances, de la tragédies et de la magies." Ce qui ressort si fortement dans votre livre, c’est le respect pour les gens qui vivent dans cette ville, sur le plan moral et spirituel, le respect manque si souvent dans les habituels regards sarcastiques, méchants sur la banlieue.

Les lieux sont presque plus importants que les gens de chez moi dans mon écriture. Après tout, ils sont comme les gens, mais ils ne sont jamais ennuyeux et ils ne s'en vont et ni ne partent jamais et ils ne sont jamais à court d’amour, de haine, d’acceptation, de rejet. Dans vos livres aussi, les lieux deviennent des personnages silencieux, particulièrement, je pense, dans Queenpin, où vous avez créé tout un paysage imaginaire de telle sorte à définir des limites et le cadre de votre histoire, mais bien sûr, tout est fabriqué sur mesure, ces limites sont auto-imposées. Pour répondre à votre question, j'ai quatre livres de Claire prévus, le premier en Nouvelle-Orléans, le second dans la région de la baie de San Francisco, le troisième à Los Angeles et Las Vegas, et le quatrième à New-York. Ceux-ci correspondent à peu près à quatre éléments eau, terre / bois, feu, air. Et oui, c’est exactement, cette différence dans la façon dont les espaces absorbent et émettent les émotions qui font apparaître des situations nouvelles et intéressantes pour Claire et qui ont motivé ses voyages. Moi aussi, j’ai voyagé, si bien que j’ai aussi voulu voyagé dans la fiction. Donc mes prochaines années seront consacrées à cela.

Megan, qu’allez-vous faire ensuite ? Comme d'habitude, vous avez terminé quatre livres avant que j’en ai terminé un seul ?

Megan : J'allais vous le demander ! Autrement dit, votre parcours migratoire de ces dernières années a-y-il joué un rôle dans votre cheminent avec Claire ? Maintenant, je veux voudrai en savoir plus à ce sujet (notamment à propos des vos voyages liés aux quatre éléments). Mais cette discussion pourrait continuer des décennies (et pourquoi pas off-ligne !). Le prochain livre pour moi, sera un livre sur cheerleaders. Il sera peut-être le plus sombre livre jamais écrit sur cheerleaders. Mais d’une certaine façon je ne le pense pas.

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Published by Petrus002 - dans Polars Auteurs Interview
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  • : Considérations Intempestives
  • Considérations Intempestives
  • : En 1873, le philosophe allemand Friedrich Nietzsche publiait ses "considération intempestives " en réaction aux dérive de son époque : fièvre identitaire, dérive nationaliste, Enquistement dans la pensée unique. Aujourd'hui, la philosophie, à son tour, s'est peu à peu laissée gagnée par le mal du temps (Il n'y a qu'à lire quelques lignes de Ferry, Finkielkraut et consorts pour s'en convaincre). Seul le roman noir et quelques irréductible philosophes continuent à brandire le pavillon de la critique ... Ce sont eux que je désire vous faire connaître.
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  • Passionné de littérature, de culture et d'art avec une prédilection pour les polars et le jazz, l'auteur désire simplement partager sa passion.
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