Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
2 juin 2011 4 02 /06 /juin /2011 15:20

Eco Umberto. Le Cimetière de Prague. Grasset, Mars 2011. Brochet, 560 p. ISBN 978-2-246-78389-3

    

umberto-eco-fiction-et-frictions-M50697.jpg

 

   Dans une obscure échoppe d'un antiquaire parisien, le narrateur, probablement égaré dans les labyrinthe des ruelles du Paris de la fin du XIXème siècle, découvre le journal intime de deux bien curieux personnages :  un certain Simon Simonini, piémontais de mère française ,auréolé du titre prestigieux de capitaine pour avoir plus ou moins fait le coup de feu avec les mille garibaldiens, grand amateur de fine gastronomie, antisémite, misogyne, raciste ... et faussaire de profession  - oscillant entre Arsène Lupin et le professeur James  Moriarty ; et l'Abbé Dalla Piccola, un eccliastique qui cache sous sa robe sacerdotale une âme aussi noire et tortueuse que les dessins de ceux qu'il feint vouloir servire.

 

   A travers les souvenirs - parfois confus, souvent romancé ou contradictoires - de nos deux conspirateurs, Eco nous plonge dans l'antichambre de l'antichambre de l'histoire de la fin du XIXème siècle.

   Ainsi, nous suivons les péripéties de l'expédition garbaldienne que Simonini épie - avec un cynisme et une désinvolture pour le moins suspecte - pour le compte du gouvernement Piémontais.

   Puis, missionné à Paris, où il s'accoquine avec les milieux antisémites de la capitale, notre compère commence l'invention d'un vaste complot judéo-maçonnique visant à gouverner le monde. Complot qu'il enrichira des expériences et de ses rencontres dans les services secrets des grandes puissances européennes pourqui il accomplira divers missions qui l''amèneront à prendre part aux épisodes sanglants de la Commune parisienne et à jouer un rôle non négligeable dans l'Affaire Dreyfuss.

  

   L'Abbé Dalla Piccola, bien que n'appaissant que tardivement dans le déroulement des événements, n'est pas en reste en matière de complots et de félonnie.

   Mandaté par le Vatican pour enquêter sur le "péril" judéo-maçonique, notre abbé ne tarde pas à user de biens douteux expédiants pour arriver à ses fins.

 

   Fréquantant tour à tour les différents cercles ésotériques de la capitale, de loges maçonniques aux divers sectes lucifériennes, il n'hésite pas à se compromettre avec tout ce que la capitale offre de prêtres fornicateurs et défroqués, de mystiques allucinés et de pseudo-mystiques d'avantage bonne pour la camisole de force et l'asile psychatrique que pour la sainteté et le Paradis afin de dénoncer les rouages du grand Complôt Judéo-maçonique.

 

 

 Au final, Umberto Eco nous offre, aprés le Pendule de Foucault (1992) et le Nom de la Rose (2002), une nouvelle preuve de sa maestria à tisser subtilement les fils de l'Histoire avec la trame d'une fiction parfaitement maîtrisée pour nous livrer une oeuvre romanesque à mi chemin entre les feuilletons et sagas d'Alexandre Dumas ou de Eugène Süe et les romans historiques de la fin du XIXème siècle.

 

   Aussi la narration peut paraître parfois tortueuse - comme c'est souvent le cas avec Umberto Eco, si le lecteur a parfois certaines difficultés à démêler le vrai du faux, l'Histoire de l'histoire ; il ne faut pas y voir ici la marque faiblesse narrative, pas plus que la volonté de l'auteur de vouloir "réécrire l'histoire" - comme on a pu le lui reprocher; mais au contraire une volonté de simplement raconter une histoire.

 


«Eco peut-il écrire ce qu'il veut ?» 

 

Le Cimetière de Prague a eu un grand succès en Italie. Mais on reproche à son auteur de mélanger le vrai et le faux, les faits et les rumeurs. Cette polémique est-elle justifiée? Le point de vue de Pierre-André Taguieff. 

LE FIGARO. - Que vous inspire le roman d'Umberto Eco?

Pierre-André TAGUIEFF. - Depuis longtemps, Eco a exprimé son intérêt pour les histoires de complots, souvent liées à la fabrication de faux et à des manipulations policières, dans lesquelles les faits historiques tendent à se confondre avec des fictions romanesques. Ce qui est le cas des Protocoles des sages de Sion, l'un des faux les plus célèbres de l'histoire occidentale, auquel il consacre quelques pages dans Le Pendule de Foucault (1988) - plongée dans l'univers bariolé de l'ésotérisme qui représente pour moi une éblouissante réussite. On en trouve aussi une brillante évocation dans l'essai «Protocoles fictifs» (Six promenades dans les bois du roman et d'ailleurs, Grasset, 1996), où il revient sur les origines du mythe de la conspiration juive ou judéo-maçonnique internationale dont Les Protocoles des sages de Sion sont le principal vecteur depuis leur publication en Russie à la fin de l'été 1903. Mais ce qu'il en a fait dans son dernier roman ne m'a ni accroché ni convaincu. Ma déception vient peut-être du fait que je connais trop bien les matériaux sur la base desquels Eco a construit son dernier roman. Depuis le début des années 1990, dans le sillage de Léon Poliakov et de Norman Cohn, j'ai consacré plusieurs ouvrages à l'étude de la mythologie conspirationniste moderne et contemporaine, à l'analyse des divers récits et thèmes d'accusation mêlant l'antimaçonnisme à l'antisémitisme, où les faux politico-littéraires ont joué un rôle décisif. Eco s'est promené pour son compte dans les caves et les souterrains de la culture conspirationniste, curieux de tout, mais pour le plaisir avant tout. Quant au produit, de mauvais esprits diraient que c'est du Dan Brown sophistiqué et bien documenté, du Dan Brown pour bac + 3.

La polémique qui s'est développée dans la presse italienne vous semble-t-elle justifiée?

Eco a déclaré avoir voulu se «confronter longuement et ouvertement avec les clichés antisémites, pour les démonter». L'ennui, c'est qu'il les expose en long et en large avec un grain de complicité ironique, installé dans la zone d'ambiguïté où il mélange avec jubilation le vrai et le faux, le vraisemblable et le certain, les faits et les rumeurs, les légendes, les récits mythiques. Son roman ressemble à une compilation de textes antijuifs qui font oublier les intrigues. Et la fascination d'Eco pour la préhistoire des Protocoles est contagieuse. On peut dès lors craindre que son roman fonctionne, pour les lecteurs naïfs, comme un manuel d'initiation au conspirationnisme antijuif et antimaçonnique, et, pour les adeptes de la pensée conspirationniste, comme un aide-mémoire. «Le mélange du vrai et du faux est plus faux que le faux», disait Valéry. Eco, en virtuose, jouant lui-même les faussaires et les plagiaires, conduit le lecteur à imaginer le grand complot juif et le laisse seul juge de sa réalité. Plutôt qu'à un décryptage et un démontage des accusations mensongères et des stéréotypes antijuifs, c'est à un renforcement des préjugés qu'il risque d'avoir contribué, du moins pour une partie de son lectorat.

Est-il vrai que «Les Protocoles des sages de Sion» sont considérés comme authentiques dans certains pays musulmans?

Je ne connais pas un pays musulman où les Protocoles ne soient pas régulièrement invoqués dans les médias pour justifier la thèse du «complot sioniste mondial» et inciter au djihad contre Israël en particulier, et contre les «sionistes» ou les «Juifs» en général. Dans le film documentaire dont j'ai été le coscénariste, La vérité est ailleurs, ou la véritable histoire des Protocoles des sages de Sion (2008), la réalisatrice Barbara Necek a interrogé l'un des jeunes dirigeants du Hamas, Fawzi Barhoum, son porte-parole à Gaza, qui a déclaré: «Nous, au Hamas, considérons que Les Protocoles ont été écrits par les Juifs, parce que les Juifs sont des fauteurs de trouble partout dans le monde, dans les pays arabes, dans les pays musulmans, en Europe et aux États-Unis. C'est tout le temps la même chose: là où il y a un Juif, il y a un problème.» Hamid Chabat, maire de Fès et député influent de l'Istiqlal, parti conservateur et nationaliste qui a gagné les législatives de 2007, a expliqué début mars 2011, lors d'une réunion des militants de son parti, que les révolutions arabes étaient inscrites sur l'agenda des Protocoles: «Auparavant, le colonialisme et le protectorat assuraient leur suprématie grâce à la force militaire et à l'invasion. Aujourd'hui, c'est avec les idées, Facebook et le progrès scientifique. Et cela est expliqué dans un livre que connaissent bien les chercheurs, il s'agit des Protocoles des sages de Sion.» Le célèbre faux est ainsi utilisé pour prouver l'existence d'un «complot sioniste mondial».


Partager cet article

Repost 0
Published by Petrus002 - dans Romans
commenter cet article

commentaires

Présentation

  • : Considérations Intempestives
  • Considérations Intempestives
  • : En 1873, le philosophe allemand Friedrich Nietzsche publiait ses "considération intempestives " en réaction aux dérive de son époque : fièvre identitaire, dérive nationaliste, Enquistement dans la pensée unique. Aujourd'hui, la philosophie, à son tour, s'est peu à peu laissée gagnée par le mal du temps (Il n'y a qu'à lire quelques lignes de Ferry, Finkielkraut et consorts pour s'en convaincre). Seul le roman noir et quelques irréductible philosophes continuent à brandire le pavillon de la critique ... Ce sont eux que je désire vous faire connaître.
  • Contact

Profil

  • Petrus002
  • Passionné de littérature, de culture et d'art avec une prédilection pour les polars et le jazz, l'auteur désire simplement partager sa passion.
  • Passionné de littérature, de culture et d'art avec une prédilection pour les polars et le jazz, l'auteur désire simplement partager sa passion.
">

Mes livres sur Babelio.com

Recherche

Archives

Mes livres sur Babelio.com