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17 octobre 2012 3 17 /10 /octobre /2012 13:30

Shi Nai-An - Au Bord de l'eau, Sui-hu-zhuan - Gallimard, Paris 1997 - ISBN : 2-07-040220-7. 

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   "Au bord de l'eau" (Shui-hu-zhuan) est sans conteste le roman le plus populaire de Chine, l'équivalent des Trois mousquetaires en France ou des Aventures de Robin des bois en Grande Bretagne, voir même par certains de ces aspects l'équivalent de L'illiade et de l'Odyssée de Homère. Il est tellement populaire qu'il est est à l'origine de nombreuses expressions populaires en Chine et que nombreux, parmi ses personnages, sont devenus des symboles servant à décrire des caractères ou des situations.

 

   L'histoire est d'une étonnante simplicité pour un roman aussi vaste (pensez-donc plus de 2000 pages !) : il s'agit de la réunion progressive d'une bande de hors-la-loi, justiciers et brigands au grand coeur ("épris de justice et insoucieux de richesses" selon les termes usités pour les décrires) dans la Chine médiévale sous la dynastie des Songs du nord au XIIème siècle.

 

   En cette époque où l'Empire chinois est déja unifié règne pourtant un indescriptible chaos : la corruption y est omniprésente, du plus petit hameau au palais de ,l'Empereur; du plus humble scripte au plus haut fonctionnaire, tous vivent ou survivent de pots de vins qu'ils amassent sur le dos des paysans et des villageois ; la justice est aux mains d'un ramassis de potentats locaux qui n'hésitent pas à envoyager au bagne voir même à condamner à mort quiconque a le malheur de ne pas leur plaire ... et routes et chemins sont infestés de brigands pillant et rançonnant les voyageurs. C'est dans ce contexte pour le moins troublé que nos héros - car il s'agit bel et bien de héros, tant par la posture droite et généreuse (souvenez-vous : "épris de justice et insoucieux de richesses") que par le statut social (tous ou presque sont des notables et/ou des érudits) vont être amenés à se croiser puis à s'unir au sein d'une même troupe qui va longtemps narguer les soldats impériaux.

 

    Au départ, nos héros, aussi braves que talentueux, aussi fins lettrés que maîtres en arts martiaux, sont issus de cette administration gangrénée : maîtres d'armes, officiers, gendarmes, maîtres d'école, employés administratifs, etc. Pour avoir refusé de faire le jeu de la tyranie et de céder à la corruption, ils se sont retrouvés dans une situation telle qu'ils ont dû commettre un crime (tuer un fonctionnaire impérial qui abusait de son pouvoir pour raquetter la population, par exemple) ou un déli (faire main basse sur une partie du trésor d'un potentat local). Ce qui leur vaudra d'être démi de leurs fonction, ruiné et banni dans une contrée lointaine. Afin d'échapper au déshonneur, nos malendrins n'auront d'autre solution que de "se cacher dans les herbes" ; c'est-à-dire de devenir hors-la-loi. Plusieurs bandes vont ainsi s'agréger autour de nos héros qui vont peu à peu se rencontrer et fusionner en une collossale armée de hors-la-loi de tous poils, forte de plusieurs milliers d'hommes, qui va donner bien du mal aux armées impériales.

 

   L'histoire se construit ainsi au fil des rencontres des personnages (et ils sont nombreux : 108 brigands !). Chaque rencontre générant une anecdote et chaque anecdote se contruisant autour d'une situation épique : combats dignes des romans de capes et d'épées, bagares à faire pâlir les films de Bruce Lee, intrigues et fourberies dignes des Trois mousquetaires et naturellement banquets et beuverie qui n'ont rien à envier à ceux de Pantagruel et Gargantua. L'écriture, allerte et pleine d'irronie, fait preuve d'une incroyable modernité pour un roman qui date du XVIème siècle, le narrateur n'hésitant pas à intervenir à de nombreuses reprises dans la narration pour donner son point de vue , expliquer telle ou telle situation au lecteur ou pour ménager et entretenir le suspens comme à la fin de chacun des 92 chapitres ("En définitive, comment les gueux s'y prirent-ils pour culbuter Sagesse profonds ? Il vous faudra, pour le savoir, lire la suite de l'histoire !") Ce qui donne au roman le caractère d'un roman à feuilleton voir d'un récit oral, à la façon des multiples "chants" de l'Illiade ou de la Chanson de Rollan : une succession d'historiettes construites autour de personnages hauts en couleurs et de situations épiques qui venant s'ajouter les unes aux autres ont fini par constituer une fresque épique.

 

   L'exotisme est bien sur présent à chaque page. Par le vocabulaire d'abord, car la traduction (celle de Jacques Dars, dans la version Gallimard) a su garder au récit toute la faricheur de la langue chinoise : Les noms des institutions sont d'une incroyable poésie (écoutez donc celà : "A l'audition de cette requête, Le Fils du Ciel [l'empereur] donna immédiatement ordre à l'accadémie de la forêt des pinceaux de pinceaux de rédiger d'urgence le texte d'un édit impérial ..." Quelle admirable périphrase pour désigner le bureau des scribes !), sans parler des noms des personnages (voyez plutôt : Lu Jun Ti dit la Licorne de jade, Li Yin dit l'Aigle fouette ciel, ou encore Yan Zhi dit le fauve à face jaune).


   Par le cadre ensuite, la Chine impériale qui a été le cadre de nombreuses histoires tant dans la littérature que dans le cinéma (cf. Le Secret des  poignards volants de Zhang Yimou, ) nous est présentée avec une rafinemant de détails distillés au compte goute avec une poésie (une fois de plus) d'une rafinerie - je dirais - toute orientale. A la façon des paysages dans la peinture japonaise, le décors brille tout d'abord par son incroyable sobriété (on est loin de la surabondance barroque des paysages et des décors des romans de Balzac ou d'Alexandre Dumas !), puis l'attention est attirée par un détail (un arbre, un ruisseau, une échope, etc.) lequel est décrit avec une finesse et un soin digne des plus belles enluminures orientales ... ce qui fait de chaque chapitre du roman (et ils sont nombreux !) autant de scènes pitoresques fortes en couleurs.

 

   Par l'écriture enfin. Le style, nous l'avons dit est allerte, l'écriture aérienne virvolte comme les épées et les pics des personnages, si bien que le lecteur est pris dans un toubillon de formes mouvantes, de couleurs chatoyantes et d'actions vives qui s'enchaînent les unes aux autres en un impressionnant ballais qui ne laisse au lecteur de répis que celui que s'accordent les personnages pour banqueter et festoyer avant de reprendre leurs périples. Et même en ces rares instants, l'abondance des mets plus exotiques les uns que les autres, la richesse des titres et des sobriqets des protagonistes, retient toute l'attention du lecteur. A celà s'ajoute les nombreuses intervention du narrateur qui s'invite dans le récit pour interpeller le lecteur, aguicher son attention par d'audacieuses provocations et, telle la mouche du coche, ne jamais le laisser son attention se reposer un instant ... Ce qui fait que jamais (ou trés rarement) au fil des  2000 pages de cet incroyable roman fleuve, je ne me suis ennuyé !

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commentaires

clovis simard 31/10/2012 13:36


Voir Blog(fermaton.over-blog.com)No.8 - THÉORÈME du DÉSIR. - La pensée du temps.

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  • : Considérations Intempestives
  • Considérations Intempestives
  • : En 1873, le philosophe allemand Friedrich Nietzsche publiait ses "considération intempestives " en réaction aux dérive de son époque : fièvre identitaire, dérive nationaliste, Enquistement dans la pensée unique. Aujourd'hui, la philosophie, à son tour, s'est peu à peu laissée gagnée par le mal du temps (Il n'y a qu'à lire quelques lignes de Ferry, Finkielkraut et consorts pour s'en convaincre). Seul le roman noir et quelques irréductible philosophes continuent à brandire le pavillon de la critique ... Ce sont eux que je désire vous faire connaître.
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  • Passionné de littérature, de culture et d'art avec une prédilection pour les polars et le jazz, l'auteur désire simplement partager sa passion.
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