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2 décembre 2014 2 02 /12 /décembre /2014 00:21
Retour à Thann
Retour à Thann

Le soir tombait sur la campagne alsacienne. Au loin les bâtiments sales de la gare ferroviaire était noyés dans un épais brouillard. S'ils ne m'avait pas gelé jusqu'à la moêle des os, je l'aurai trouvé plutôt bienvenu, moi, ce brouillard : le quartier de la gare de Mulhouse était l'un des plus laids qu'il m'ait été donné de voir. Avec son parking peuplé de prostitués anémiques et de clochards en quête d'un peu de chaleur humaine ou de vin chaud, ses bâtiments du stuck jaunâtre aux vitres brisées couvertes de toîles d'arraignés, tout en lui respirait la suffisance et le mauvais goût de ces bourgades bourgoises construites au coeur de la révolution industrielle, alors que la vapeur, le chemin de fer et l'industrialisation promettait à chacun sa part de bonheur et de prospérité. Aujourd'hui, on en était loin, du bonheur et de la prospérité. Malgré les promesses et les déclarations d'innombrables gouvernements successifs, le chômage atteignait des records d'altitude que même un Maurice Herzog ou un Spoutnik n'aurait pu rêvé atteindre ... Et pendant ce temps les douzes salopards du CAC 40 continuaient à s'en mettre plein les fouilles ... Et l'autre empafé qui nous promettait une moralisation de la politique. J'en aurais bien ri mais mes lèvres étaient gercés et ma bourse vide.

En attendant, mon train n'arrivait pas et la toquante, à mon poignet, me disait combien mes heures étaient comptées. Avec la nuit, le froid gagnait du terrain. Déjà je ne sentais plus mes doigts.

Enfin, dans un nuage de fuel et de vapeur que n'aurait pas reniée l'enseigne Bennetton, mon transport fut "mis en place" ainsi que me l'annonça la voix guturale mais féminine (si, si celà existe !!) de la préposée au chaud derrière son pupitre. Faisant fi de la politesse et de la courtoisie – quand la survie est engagée, même le plus british des gentlemens peut se révéler être un rustre – j'écrasais les pieds d'une vieille dame qui me gratifia d'un sourire glacial (pas grave, j'étais déjà frigorifié) et d'un coup de canne dans les tibias, je bousculais sans vergogne deux lycéens trop occupés à se bécoter pour sentir le froid et me précipaitais sur la banquette la plus proche du radiateur qui, par malheur, était froid.

Bientôt notre convoi se mit en marche, hoquetant comme un tubard en fin de vie, crachant une épaisse fumée noire qui, par intermitance, pénétrait pas les lézardes du compartiment et emplissait le wagon d'une odeur d'huile de vidange et de suie. Cahin caha, je me laissais bercer par le respiration asmatique de la locomotive et par les vibrations des roues cognant sur les traverses de chemin de fer. Les yeux boufis de fâtigue, je regardais le paysage défiler derrière les vitres embuées, du moins ce que la nuit et le brouillard me permettait d'en déceler. Les immeubles décrépis firent place à d'autre immeubles, encore plus décrépis, puis vint la friche industrielle avec ses carcasses de bureaux aux vitres brisées, ses hangards en ruine ... Partout la rouille, la terre et la désolation ! Heureusement, le train pénétra bientôt dans la riche vallée de Thann. Autrefois versée dans l'industrie du textile et de la potasse, elle avait su amorcer à temps sa reconversion industrielle pour se tourner vers la chimie et la vigne, parfois les deux à la fois. Là, les champs couverts de givre succédèrent au champ couverts de ruines, les petites maisonnées aux couleurs vives aux barres d'immeubles ternes. Pour un peu on se serait cru dans un conte de fées. Mon coeur recommençait à battre quand nous arrivâmes à l'entrée de Thann. D'immenses torchères éclairaient la nuit de leurs lueurs soufrées, des essaims de câbles serpentaient dans la lueur des projecteurs et une épaisse odeur chimique flottait dans l'atmosphère. « Gare de Thann, Terminus Tout le monde descend ! » annonça la voix métallique du préposé. Il ne pouvait pas avoir plus raison. J'étais de retour à Thann !!

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Published by Petrus002 - dans Exercice d'écriture
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  • : Considérations Intempestives
  • Considérations Intempestives
  • : En 1873, le philosophe allemand Friedrich Nietzsche publiait ses "considération intempestives " en réaction aux dérive de son époque : fièvre identitaire, dérive nationaliste, Enquistement dans la pensée unique. Aujourd'hui, la philosophie, à son tour, s'est peu à peu laissée gagnée par le mal du temps (Il n'y a qu'à lire quelques lignes de Ferry, Finkielkraut et consorts pour s'en convaincre). Seul le roman noir et quelques irréductible philosophes continuent à brandire le pavillon de la critique ... Ce sont eux que je désire vous faire connaître.
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  • Passionné de littérature, de culture et d'art avec une prédilection pour les polars et le jazz, l'auteur désire simplement partager sa passion.
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